Bernard Tchoutang : « On a laissé notre football mourir »

Le Jour : Propos recueillis par Boney Philippe et retranscrits par Ghyslain Yonkou vendredi 14 août 2020 06:22 591

CAMEROUN :: Bernard Tchoutang : « On a laissé notre football mourir » :: CAMEROON

L’ancien attaquant des Lions Indomptables condamne le délaissement des footballeurs qui ont défendu le drapeau du Cameroun, dont certains meurent dans l’indigence et pose son regard sur le football camerounais en général.

Où vous trouvez-vous en ce moment et que faites-vous ?
La pandémie m’a fait rester en famille. C’est le moment de reprendre maintenant. Le métier de conseiller sportif que je fais. C’est un métier qui demande toujours l’aval des clubs. Actuellement la plupart des clubs ont arrêté. On attend seulement la reprise d’ici fin août mi-août pour commencer le travail que celui du conseiller sportif, accompagné des footballeurs.

Comment avez-vous accueilli la nouvelle du décès de Stephen Tataw, l’ancien capitaine des Lions Indomptables ?
C’est toujours très difficile. La mort est toujours triste, surtout quand ça touche le monde du football particulièrement. Un grand frère comme Stephen Tataw, c’était d’abord une figure emblématique de 1990. Quand je me rappelle de mon enfance, et les Lions Indomptables, je vois cette équipe avec le capitaine courage qu’était Stephen Tataw. J’ai accueilli cette nouvelle avec tristesse. C’est toujours le problème au Cameroun. Le footballeur a tout donné au Cameroun ; surtout leur génération. Ma génération encore ça va. C’est la génération 1990, qui a fait que l’on parle du Cameroun dans le monde entier. Quand je vois Tataw partir comme il est parti, certes qu’il était un peu malade ; mais on sait très bien que, si Tataw est mort, c’est parce qu’il vivait les moments difficiles. Je me souviens en 2011/2012, Tataw travaillait au ministère des Sports (directeur administratif-adjoint des équipes nationales de football, ndlr). Mais après, il y a des dirigeants qui ont changé. Tataw a été mis de côté. Il a souffert. On l’a laissé plus ou moins mourir. Moi j’ai toujours dit qu’au Cameroun, on ne sait pas redonner à nos valeureux Lions ce qu’ils ont apporté à la patrie. On ne sait pas remercier les footballeurs camerounais. On ne sait pas rendre ce qui leur appartient. C’est vraiment dommage. Tataw est parti. J’espère qu’enfin, ça pourra changer.

Qu’est ce qui peut être la solution pour que les anciens sportifs en général et les footballeurs en particuliers, ne soient plus dans ce dénuement, ne connaissent pas le même sort que Stephen Tataw, Louis Paul Nfede, Benjamin Massing, Onana Eloundou, tous sont également dans la précarité ?
On revient toujours à des mêmes problèmes. Le suivi des anciens footballeurs, je vais me mettre à leur place. Au Nigeria, un travail énorme a été fait. Ils ont créé au niveau de la fédération, un pôle pour les anciens footballeurs. Dans chaque région, ils ont placé ce qu’on appelle un consultant pour la fédération. Ce consultant, c’est un ancien footballeur. Il travaille avec la fédération. Il a un salaire et il a même une paisible vie. Il n’y a pas de reconnaissance pour les anciens footballeurs. On ne les reconnait pas en tant que personnes ayant porté le pays. On n’aime bien se moquer des footballeurs camerounais. Lorsqu’il a un problème d’argent, c’est tout le monde qui se moque de lui. Moi, je pense que si la Fédération camerounaise de football voudrait faire quelque chose pour les anciens footballeurs, c’est très simple. On a dix régions au Cameroun. Dans chaque région, on peut nommer un ancien footballeur qui est en difficulté. Et le charge d’être des conseillers de la fédération dans chaque région. Vous verrez que cela va apporter un changement dans la vie de certains.

Beaucoup t’opposeront que comme les militaires qui sont au front dans l’Extrême-Nord, dans les régions anglophones, les footballeurs gagnent beaucoup d’argent quand ils sont en activités ; de l’argent payé par l’Etat du Cameroun et qu’ils devraient eux-mêmes assurer leur reconversion ou leur retraite…
La question n’est pas là. Vous pouvez demander à qui vous voulez. Regardez ce que l’équipe de France reçoit quand elle est en compétition. Ce sont des millions d’euros. Au Cameroun, quand on va jouer en compétition, on gagne combien. Le footballeur camerounais, quand il laisse son club pour venir jouer au Pays, il ne gagne même pas la moitié de son salaire. On ne joue pas à l’équipe nationale du Cameroun pour de l’argent ; on joue parce qu’on n’aime le Pays. On ne peut pas être comme un gendarme. Lorsqu’un gendarme meurt au front, on doit s’occuper de la famille de ce monsieur. On sait très bien que la génération 1990 n’est pas comme celle d’aujourd’hui qui gagne beaucoup d’argent. Pourtant, c’est la génération 1990 qui a fait du Cameroun ce qu’il est sur le plan sportif. Je comprends ceux qui disent qu’ils ont joué au football et gagner beaucoup d’argent. Ils doivent eux même gérer leur carrière. Cela ne voudrait pas pour autant dire que, nous allions abandonner nos icônes, parce qu’elles ont mal géré leur carrière. Donc, à un moment, on ne fait pas ça pour tout le monde. Gérémi Njitap n’a pas demandé ; Rigobert Song non plus. Je pense qu’au Cameroun, si on regarde cette génération et qu’il y a seulement neuf qui sont dans la précarité, on peut bien les accompagner. Je ne dis pas qu’on doit accompagner les 25 joueurs. Un monsieur comme Joseph Antoine et Roger Milla, n’ont pas demandé qu’on les aide. Mais un monsieur comme Tataw, que l’on savait en difficulté, il fallait qu’on l’aide. Ce n’est pas après la mort qu’on va voir les gens s’indigner. Ça n’a pas de sens.

D’aucuns disent également que les anciens Lions ne sont pas solidaires entre vous pour porter leur voix, pour porter votre message aux instances qui décident pour vous intégrer dans certaines organisations sportives et footballistiques?
Ce n’est pas faux. Ils ont raison. Moi, j’ai toujours prôné pour qu’on ait ce qu’on appelle une assistance décisionnaire. Un groupe de quelques personnes qu’on désigne pour prendre la parole au nom des anciens ou des joueurs en activité. On a aujourd’hui avec le travail de Gérémi Njitap au Synafoc. Il fait un travail énorme. J’ai discuté avec lui en France, il y a quelques jours. Nous avons discuté des projets à venir. Je crois qu’on pourrait aller loin. C’est vrai que les footballeurs ne sont pas unanimes. Ils ne travaillent pas en équipe. C’est dommage. Ceux qui parviennent à occuper certains postes oublient les autres. Je pense qu’on va arriver à un consensus très bientôt. On aura quelques personnes qui vont porter la voix des anciens joueurs camerounais, de tout le football camerounais. On travaille dessus et j’espère qu’on arrivera à un projet commun.

Quel est le regard général que vous portez sur le fonctionnement du football camerounais, depuis 20 temps jusqu’à nos jours ?
C’est toujours difficile surtout de parler du football camerounais. Ça me désole beaucoup quand je regarde notre championnat ; ce qu’il est devenu. Je me rappelle du championnat que j’allais voir. Le championnat Mvoum Jean-Pierre, le championnat de Libiih Thomas. A l’époque, on jouait le soir. Il y avait la lumière. J’allais au stade. Je prenais du plaisir à regarder le match. Quand je regarde ma génération avec le Tonnerre/ Canon de Roger Milla. C’était 80.000 spectateurs ; quand je regardais le Tonnerre/ Union, il y avait du monde au stade. Et quand je regarde Canon/Union d’aujourd’hui, je me désole vraiment. On a laissé notre football mourir. Je tiens à faire mon mea culpa aux présidents de clubs. Lors d’une interview, j’avais traité les présidents de clubs d’énergumènes. Ils l’ont mal pris. Moi je dis aux présidents de clubs que : ce n’est pas tous les présidents de clubs qui sont des énergumènes. Mais, il y a quelques-uns qui pourrissent le football. Même dans l’armée, lorsqu’il y a un grain qui est pourri, il faut le dire. J’ai souvent dit aux présidents de clubs que, vous êtes le lance-pierre en tant que président. Vous pouvez tout simplement vous entourer des anciens footballeurs. Vous verrez qu’ils vous apporteront beaucoup de choses en tant conseiller sportif. Ils sauront exactement ce qu’il faut faire. Si le football camerounais est là aujourd’hui, c’est parce que le footballeur n’est pas considéré à sa juste valeur. Regardez aujourd’hui le nombre de Camerounais qui prennent la voie par la mer, pour aller se chercher à l’étranger. Ils ne sont pas payés comme il faut. Rappelez-vous un peu qu’en 2014, on dit qu’il faut qu’un joueur ait le salaire minimum au Cameroun. Au Congo, on paye le joueur à 4000 dollars (2 millions FCfa environ, ndlr) en Dolisie et à Brazzaville. Au Cameroun, on n’est pas capable de payer le joueur à 100.000FCfa. Comment vous ne croyez pas que le jeune ne prendra pas la route pour aller à l’extérieur. Vous, les présidents de clubs, vous êtes le fer de lance. Allez vers les anciens footballeurs ! Ils vont vous aider.