Karaté : La fédération en plein « combat » sexuel

Mutations : Claude Olivier Banaken jeudi 16 juillet 2020 12:06 732

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A la veille des élections au sein de la Fecakada, des athlètes, appuyés par un collectif de ceintures noires, montent au créneau pour dénoncer des actes de violences et de harcèlement sexuel de certains responsables de cette discipline.

C’est un déconfinement pas comme les autres que la Fédération camerounaise de karaté et des disciplines affinitaires (Fecakada), qui s’apprête pourtant à relancer ses activités vient de subir. Dans la soirée du 7 juillet dernier, le cercle des ceintures noires de karaté du centre a rendu public un rapport accablant qui met au tatami, maître (Me) Emmanuel Wakam, président de ladite fédération, ainsi que de nombreux encadreurs des sélections nationales et clubs de cette discipline sportive. Le harcèlement sexuel et plusieurs tentatives de viol sur plusieurs athlètes sont brandis comme chefs d’accusation par les plaignants.

Selon des informations recueillies auprès des accusateurs, l’affaire qui, date des années, aurait resurgie il y a deux à trois mois dans un forum WhatsApp, qui regroupe des ceintures noires du Cameroun et ceux de la diaspora. «Lors d’un débat au départ anodin, certains participants du forum, à travers des intrigues ont appuyé sur la sonnette d’alarme. Toute chose qui a conduit à la mise sur pied d’une commission d’enquête, afin de faire la lumière sur ces accusations », confie l’un des membres de cette plateforme virtuelle sous anonymat. Chapeautée par Me Francis Ampère Simo, cette commission, à travers de nombreux témoignages d’athlètes fait état de ces actes d’harcèlement sexuel et tentatives de viol par les personnes susnommées.

Les présumées victimes ayant témoigné sont pour la plupart des filles. De plus, elles membres actuels ou anciens membres des équipes nationales de karaté du Cameroun. Il s’agit entre autres de Stella Ogandoa Sioma, Ornella Ngo Hiol, Annick Michèle Donkap. Elles ont à plusieurs reprises représenté le pays lors des compétitions internationales. Rencontrée à son domicile au quartier Olezoa à Yaoundé le 14 juillet dernier, Ornella Ngo Hiol, médaillée de bronze à la Ligue professionnelle de karaté de 2016 au Maroc, les larmes aux yeux, relate les faits tels que tenus confiés à la commission d’enquête mise sur pied par le cercle des ceintures noires. «Tout a commencé pendant le stage préparatoire de la Ligue professionnelle qui devait se tenir au Maroc en 2016. 4 Jours avant le voyage, je me suis blessée au genou gauche (…) Arrivée au Maroc, le président de la fédération m’a invité dans sa chambre.

Il a fermé la porte à clef. Après m’avoir demandé des nouvelles de ma jambe, il a changé de sujet. Il m’a dit que j’étais sa fiancée et qu’il était temps que l’on consomme le mariage. Il a sorti une grosse somme d’argent dont j’ignore le montant, afin que je couche avec lui. Je lui ai dit que je le considérais comme un père et qu’il était inadmissible pour moi d’entretenir des rapports sexuels avec lui. Il m’a tenu violemment par la culotte et a entrepris de me déshabiller par force. Je me suis débattue en faisant beaucoup de bruits. Ce qui a alerté Christian Ndougsa son voisin de chambre. Celui-ci est arrivé et a frappé à la porte. Pendant que le président ouvrait la porte, j’ai profité pour m’échapper», confie-t-elle.

Une version des faits confirmée par Christian Ndougsa tirés du rapport de ladite commission. « En 2016 on avait karaté one à Rabat au Maroc, le dernier jour de la compétition j’étais dans ma chambre qui jouxtait celle du président de la fédération, j’ai entendu des bruits dans sa chambre. Je suis allé frapper à sa porte. Il a ouvert, j’ai vu ma petite soeur Ngo Hiol qui était toute transpirante de sueur. A peine j’étais entré dans la chambre, elle est sortie en trombe. Par la suite, elle m’a fait savoir que j’étais venu la sauver des griffes du président de la fédération qui voulait l’obliger à avoir des rapports sexuels avec lui. Elle m’a dit que si je n’étais pas venu à temps, elle ne sait pas ce qu’il allait se passer dans cette chambre », Lit-on dans le document mis à notre disposition par Me Stéphane Sioma Bodo, coordonnateur du Cercle des ceintures noires.

Des accusations rejetées en bloc par Me Emmanuel Wakam. Joint au téléphone, l’actuel président de la Fecakada a tenu à donner sa version des faits. « A moins 4 jours du déplacement (…) je suis allé à la pharmacie, j’ai demandé conseil et acheté les produits. J’ai informé à Ngo Hiol que le genou en science ne se masse pas, il faut simplement que nous appliquons le baume et qu’elle adopte différentes positions du genou. Nous avons, dans ma chambre, pendant deux exercices, fait cette opération et elle s’est remise. Arrivés au Maroc, Ornella Ngo Hiol et moi faisions la marche pour ne pas abîmer son genou. A la fin de la séance, je lui ai demandé d’aller dans ma chambre pour un dernier exercice et j’ai aussi demandé à mon capitaine Christian Ndougsa de nous suivre. (…) Elle s’est assise à même le sol dans ma chambre pour appliquer son baume. 20 min plus tard, Christian Ndougsa est entré. J’ai tenu la main d’Ornella. Elle s’est levée et je l’ai amené chez Dr Bissou. J’ai dans mon énervement demandé au Dr Bissou de lui faire un steratrape pour fixer son genou, pour au moins un passage à la compétition. Voilà le seul contact physique entre elle et moi », explique Me Emmanuel Wakam, à qui il est aussi reproché d’avoir détourné les primes de participation et de médailles des athlètes lors de cette compétition.

Réglementation

Face à ces dénonciations, le président de la Fecakada a commis un communiqué portant suspension de Me Stéphane Sioma Bodo, ainsi que d’autres karatékas ayants saisi l’affaire, pour « tentatives de déstabilisation de la Fédération ». Décision que ces derniers jugent d’illégal au regard des statuts de cette association sportive. Selon l’article 41 des statuts de la fédération, le président de l’instance n’est pas compétant en matière de sanction. L’article 31, relatif à la suspension ainsi qu’à l’exclusion stipule qu’« une procédure est mise en place par les structures juridictionnelles de la Fecakada pour les cas d’indiscipline des membres. » En vertu de l’article 56, « seule la commission fédérale d’homologation et de discipline siégeant en présence d’au moins trois membres peut prendre les sanctions suivantes contre les personnes physiques : l’avertissement, la suspension de compétition (athlètes, officiels, dirigeants, membres), la radiation, l’interdiction d’exercer toute activité relative à la discipline liée au karaté. »

Pour Me Stéphane Sioma Bodo, par ailleurs entraîneur régional de karaté du Centre, ce communiqué du président de la Fédération n’est rien d’autre qu’un règlement de comptes. « J’ai toujours eu à décrier certains disfonctionnements au sein de la Fédération et ça m’a toujours valu tous les maux. Le président Wakam a beaucoup de choses à se reprocher. Il y a trois à quatre ans, les membres de la Fédération se prenaient pour des tout-puissants. Mais, nous avons formé notre cercle des ceintures noires où nous avons reçu des plaintes des athlètes.

Par la suite, nous avons mis sur pied une commission d’enquête qui devait faire la lumière sur cette affaire que nous avons porté auprès des juridictions nationales et internationales. J’ai été accusé de malversation et déstabilisation, parce que le président actuel voit en moi un potentiel challenger aux prochaines élections. »

Scrutin

Dans la mouvance du renouvellement de l’organe exécutif de la Fecakada attendue depuis plusieurs années maintenant, Me Emmanuel Wakam, estime que le cercle des ceintures noires serait sous l’emprise d’une certaine diaspora aux visées électoralistes au sein de la Fédération. « Toutes les accusations portées sur les réseaux sociaux et autres médias sur les dérives sexuelles par certains dirigeants de cette instance ne sont en réalité qu’une grande campagne de sabotage par quelques anciens karatékas, qui se sont constitués autour de leur futur candidat Alex Ndem, vivant aux Etats-Unis. Celui-ci avait été chassé du collectif des karatékas camerounais de la diaspora (Cokacadi), pour détournement et tentative de putsch », poursuit le président de l’instance faîtière du karaté camerounais. Affirmation réfutée par l’athlète Ornella Ngo Hiol «Il faut noter que l’équipe nationale est apolitique. Les athlètes ne votent pas.

Donc, personnellement, je n’ai aucun intérêt dans les élections. Je ne suis manipulée par personne je relate ce que j’ai vécu. Le karaté est une passion pour moi. Le combat que nous menons en ce moment, nous le menons pour les générations futures. Il n’y a pas que le président. Tous sont pareil et c’est juste déplorable de traiter les enfants d’autrui de la sorte», regrette-t-elle. Dans leur rapport, la commission d’enquête ainsi que le cercle des ceintures noires de karaté du centre recommandent à la Fecakada de « prendre ses responsabilités en se séparant des personnes qui, par les actes de violences sexuelles, ternissent l’image du sport en général et du karaté en particulier ».