Roger Milla : “Nos vrais adversaires étaient les dirigeants”

Le Jour : Propos recueillis par David Eyenguè vendredi 12 juin 2020 01:42 887

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L’attaquant des Lions Indomptables, sélectionné à 38 ans pour rejoindre l’équipe en Yougoslavie, avait plusieurs obstacles, dont le patron des Sports de l’époque (Joseph Fofé, ndlr).

«Ma sélection s’est déroulée à la présidence de la République, et c’est un homme très influent de l’époque, Omgbwa Damase qui me l’annonce : « tu dois te préparer à aller au Mondiale ». Je commence ma préparation ici à Yaoundé, et personne ne sait que c’est pour intégrer l’équipe nationale. J’avais un préparateur physique très fort qui m’a accompagné. J’ai été informé que le ministre va m’accompagner au sein de la tanière où les autres étaient en stage depuis en Yougoslavie. Arrivé à Paris, j’ai dit au ministre de continuer tout seul, et que j’allais chercher mes godasses à l’Ile de la Réunion. Je devais faire un aller-retour pour l’Ile de la Réunion et rejoindre la Yougoslavie le lendemain. Le ministre arrive donc là-bas tout seul, et moi, je retrouve André Kana Biyick, presqu’abandonné à Paris sans titre de voyage.

Le chef d’escale de la compagnie Yougoslave de Paris me connaissait bien, parce que j’avais joué avec un de ses frères à Saint Etienne. Il m’a permis de partir avec Kana, sans un billet d’avion pour lui. C’est en escorte que nous sommes arrivés à l’hôtel des Lions, je crois que le chef d’escale de Paris avait donné des consignes pour que nous soyons des passagers VIP. Personne ne m’attendait en Yougoslavie. Ils avaient eu l’information par le ministre que j’arrivais, et ce soir-là, je n’ai vu personne. Ce sont les entraîneurs qui m’ont annoncé qu’il y avait une séance de footing le lendemain. Et comme tous ne voulaient pas de moi, ils ont mis un rythme incroyable à la course ce jour-là, mais Roger Milla était toujours là. Certains ont commencé à douter de leur plan de m’éliminer du groupe par les efforts à fournir.

Le lendemain, j’ai eu quelques minutes dans un match amical contre la meilleure équipe professionnelle de Yougoslavie, j’ai donné du plaisir en marquant trois buts qui nous avaient donné la victoire. Ce soir-là, mes performances ont un peu divisé le groupe, et certains ont commencé à croire non seulement à ma présence dans le groupe final, mais aussi que je serai celui qui pourra les rendre millionnaires. L’ambiance était délétère avec les dirigeants, et les joueurs savaient que la seule chance d’avoir de l’argent, c’était de gagner les matches, et la seule chance de gagner un match, c’est de marquer les buts. Je savais donc que j’étais l’espoir de certains, et c’est ainsi que plusieurs venaient dans ma chambre les soirs pour qu’on bavarde.

Au fil du temps, le groupe s’est resserré, et une solidarité incroyable entre les joueurs s’est faite. Surtout quand la liste des 22 a été arrêtée. Quand nous avons constitué un groupe pour aller défendre Jojo (Joseph Antoine Bell, ndlr) devant le ministre et les autres dirigeants qui avaient déjà décidé de son renvoi à cause de l’interview accordée à France Football, nous avons été scandalisés par les propos du ministre :

« Il y a quelqu’un parmi vous qui sait lire ? » Il voulait nous faire lire l’interview dans le journal, pour nous convaincre que les propos de notre coéquipier étaient l’arme pour son renvoi. Nous lui avons répondu que nous sommes là parce que nous savons lire écrire et parler pour signer nos contrats. Nous avions parmi nous notre pasteur qui est rapide en lecture : Eugène Ekeke. Dès qu’il a parcouru les six premières lignes de l’interview, nous avons fait savoir au ministre et sa suite, que nous étions arrivés 22 et que nous rentrerons à 22, s’il le fallait. Nous exigions là, que Bell ne soit pas renvoyé. Nous avions des arguments pour aller plus loin dans cette compétition, mais les vrais adversaires étaient les dirigeants.