Bonaventure Djonkep : “Milla est devenu Roger”

Le Jour : Propos recueillis par David Eyenguè jeudi 11 juin 2020 01:59 2754

CAMEROUN :: Bonaventure Djonkep : “Milla est devenu Roger” :: CAMEROON

«Après une longue préparation en Yougoslavie, il nous avait été annoncé que Roger Milla rejoindrait le groupe. Nous avons fait une réunion pour dire qu’on n’en voulait pas. Nous l’avons clairement signifié aux entraîneurs, pour qu’ils le disent au ministre qui venait avec Roger. Tout le monde pensait qu’il n’avait pas les capacités pour intégrer le groupe, lui qui était déjà en préretraite à la Réunion. Les entraîneurs nous avaient alors dit qu’il y avait une seule façon de montrer l’incapacité de Roger, c’était d’organiser les matches amicaux, et de le classer en présence du ministre. C’est ainsi que le lendemain de son arrivée, nous avons un match amical contre la meilleure équipe professionnelle de Yougoslavie, et Roger leur file trois buts en 45 minutes. Tout le monde était émerveillé. Trois jours plus tard, on a un autre match entre les potentiels titulaires et les coiffeurs.

Bien évidemment, il est du côté des coiffeurs, et il signe encore hat-trick, malgré la grosse défense en face. Là, tous ceux qui l’appelaient MILLA ont commencé à l’appeler ROGER. Avant la sortie de la liste, on savait qu’il était le premier à faire partie de cette épopée de 1990, et chacun sait ce que l’histoire est devenue.

«Le passage en quart de finale n’a jamais été payé jusqu’aujourd’hui,trente ans après »

Nous avons fait des revendications de primes et passé deux jours sans entraînements. On le faisait en cachette à l’hôtel, pour ne pas perdre la forme. Nous réclamions un million de primes de matches gagnés, et 10 millions de primes de participation pour chacun. Mais, les dirigeants de l’époque, (Epoune Etotoke Albert, président de la fédération Camerounaise de Football et Joseph Fofé, ministre de la jeunesse et des sports, ndlr) ont plutôt opté pour trois millions de primes de matches gagnés, et six millions de primes de participation par joueur, puis six millions de primes de qualification par tour de compétition. C’était un calcul pour réduire les sommes à nous donner, car dans l’esprit des dirigeants, ils savaient que nous n’allions gagner aucun match. Mal leur en a pris, nous avons gagné l’Argentine et la Roumanie au premier tour. Cela faisait six millions plus trois millions puis six autres millions.

On payait à chaque joueur dans la monnaie qu’il souhaitait. Il y avait des coffres forts à l’hôtel, mais personne ne voulait y garder son argent. Mon argent, je l’ai reçu en CFA, je l’ai emballé dans un plastique et je le gardais dans le réfrigérateur de ma chambre d’hôtel que je partageais avec Roger Feutmba. Il ne pouvait pas savoir qu’il y était, et moi aussi je ne savais pas comment et où il gardait le sien. Le passage au quart de finale n’a d’ailleurs jamais été payé jusqu’aujourd’hui, trente ans après. C’était un groupe formidable comme ce sera difficile d’en avoir encore, des joueurs pétris d’expériences et de talents. Il y avait un entraîneur, Népomniachi, mais il était très bien entouré par d’autres adjoints et des consultants qui connaissaient bien l’équipe nationale comme Michel Kaham, Jules Nyongha, Jean-Pierre Sadi.

C’était une cohésion parfaite. D’ailleurs, je me rappelle qu’on m’avait dit que je ne serai pas titulaire contre l’Argentine, parce que je ne revenais pas beaucoup pour barrer, alors que la stratégie était de contenir ces gens le plus longtemps possible sans prendre de buts. Quand nous avons marqué, je crois que l’avis de Jojo (Joseph Antoine Bell, ndlr) a prévalu pour que ce soit Roger qui entre, parce qu’il devait garder les ballons le plus longtemps dans l’attaque. Nous avions envie de montrer à Maradona qu’il n’était pas un super homme, lui qui avait refusé de faire les photos avec nous avant le match. Même Roger avait eu besoin de se filmer avec lui avant, il a refusé. Mais à la fin, c’est lui qui a sollicité les photos ».